L'IA accélérateur graphique mais aussi concurrent et faux-ami

Résumé : L'IA comme accélérateur graphique | L'argent et le cerveau de l'illustrateur | L'art n'est pas la communication | L'esthétique du formatage | Qu'est-ce-que le style ?

Pascal Michelet | Date : 28/06/26

Aujourd’hui, une entreprise qui souhaite communiquer peut obtenir rapidement des résultats professionnels grâce à l’IA.

Photos, logos, illustrations, infographies, design seront produits de plus en plus à l'aide de prompts ou d'autres modes de dialogues. Un bon dialogue avec l'IA ne permet pas seulement un résultat rapide, il force l'utilisateur à être clair sur sa demande, à se poser les bonnes questions ainsi qu'à être limpide dans sa formulation.

Mais ces outils présentent aussi un risque parce qu'à force de déléguer des tâches, ne risque-t-on pas de perdre des savoir-faire ? La productivité souvent mise en avant dès lors qu'on parle d'IA, ne masque-t-elle pas d'autres enjeux ?

L'IA comme accélérateur graphique

Les Temps modernes de l'IA : lui déléguer une partie trop importante de son travail est dangereux
Les Temps modernes de l'IA : lui déléguer une partie trop importante de son travail est dangereux

En déléguant une partie trop importante de son travail à une IA, l’illustrateur prend le risque de perdre une partie de son savoir-faire et de devenir le superviseur de ce que fait l'IA.

Il y a quelques années j'ai fait un peu d'illustration. C'est un travail que j'ai cessé ensuite pour me consacrer à ce que l'on appelle le design UX.

L'UX est une méthode qui vise à comprendre ce que font et pensent les utilisateurs finaux pour adapter les interfaces à leurs besoins.

Cette expérience dans l'illustration et le design UX, associée à un travail de veille que j'effectue quotidiennement sur la génération d'images avec IA, m'aident à comprendre l'impact de l'IA sur le travail du créateur.

Toutes les illustrations de ce site à l'exclusion de mon logo (dessin fait à la main) sont faites avec l'IA.

Je me suis aussi servi de cette technologie pour créer d'autres illustrations, celles par exemple de déménago.fr, mon site de déménageur.

Je ne parle pas ici de mon travail artistique ou de mes BD, j'ai décidé depuis mon aventure - lire à ce sujet créer ou ne pas créer avec l’IA : les histoires de Franz le Chat - de conserver une approche traditionnelle où j'écris tout et dessine tout sans l'aide d'IA.

Si j'utilise l'IA pour mes articles, c'est parce que la création de ces illustrations dont je viens de parler n'est pas quelque chose de simple à faire et que leur but est d'être diffusé sur internet.

La création de ces visuels m'a donc permis de reconnaître plusieurs pouvoirs à cette technologie :

  • l'IA permet d'aller plus vite de l'idée à la réalisation graphique

  • la reconnaissance et le maintien des personnages ne cessent de progresser ce qui renforce la cohérence d'un univers visuel

  • l'IA invente des détails auxquels l'on ne pense pas (exemple dans le visuel ci-dessous, ce n'est pas moi qui ait décrit "mets une souris en train de tamponner à l'aide d'un appareil" c'est juste l'IA qui a trouvé (ou généré) cette bonne idée

  • dans le souci du trait, dans le style graphique, dans la gestion de l'espace, l'exécution graphique, l'IA m'aide à être, en tant qu'illustrateur, dix fois meilleur

Prenons l'exemple de l'illustration ci-dessous, j'ai peut être eu une bonne idée de départ - mettre sur le même plan l'illustrateur et le Charlot des Temps Modernes - mais sans l'IA je pense que cette idée serait restée dans un tiroir parce qu'elle est très complexe à mettre en forme.

Ce qui permet à Gemini 3 Pro Images (et maintenant ChatGPT Images 2.0) de m'accompagner dans ce visuel, c'est la technique du raisonnement profond : l'IA "raisonne" avant de créer l'image, elle enrichit mon prompt de départ, elle complète mon raisonnement...

Ici l'IA n'est pas qu'un simple exécutant, elle est un partenaire d’idéation, elle comprend bien mon intention de départ, elle m'aide à être plus créatif. Le paradoxe, c'est que je pense qu'elle peut aussi rendre moins créatif mais j'en parlerai plus tard...

En conclusion de ce paragraphe, je trouve que l'IA est un outil extraordinaire parce qu'il permet de mettre en forme très vite une bonne idée.

Cette impression est-elle la bonne ? Je vais maintenant tenter de la nuancer.

L’argent et le cerveau de l’illustrateur

Rester sur le côté positif est donc tentant. En tant qu'illustrateur, l'IA me permet de créer de meilleurs visuels et de produire plus vite.

Mais le visuel créé est-il de moi ? Est-il à moi ?

  • éthiquement, non : l'illustrateur ici n'illustre pas, il se "contente" de décrire à une IA ce qu'il veut. L'illustrateur énonce l'idée, l'IA illustre. Partage des rôles qui forcément nous interroge... Qui crée au bout du compte, l'IA ou moi ? Quand reste-t-on illustrateur ? Quand ne l'est-on plus ?

  • juridiquement, non : pour qu'une œuvre soit protégeable, le créateur doit démontrer un contrôle expressif sur le résultat parce que le droit d’auteur exige une paternité humaine.

Les conclusions - peut être rapides - que je tire de ces deux points sont les suivantes.

Nous sommes en Juin 2026, l'IA n'est plus qu'un logiciel avec lequel on discute, il possède en tant qu'agent sa propre autonomie. De plus en plus l'IA remet en cause notre façon de travailler :

  • le résultat de notre travail n'est plus notre travail : plus de maternité / paternité profonde dans le rapport que vous entretenez avec votre oeuvre.

  • une nouvelle forme de concurrence émerge : des profils non illustrateurs qui, maîtrisant l'outil, peuvent désormais créer ce type de visuel . Du moins en théorie, parce qu'encore faut-il savoir, connaître, ce qu'est une bonne illustration et être capable de communiquer à une IA les bonnes instructions.

  • la productivité gagnée peut également poser problème, elle peut servir de prétexte à une baisse de rémunération.

Enfin le dernier risque, plus insidieux, est cognitif. La délégation d'un travail de plus en plus important à l'IA comporte un risque : celui, à terme, de ne plus savoir faire, tout simplement, ce que l'on a fait, d'être remplacé dans ce que l'on fait et est. Un phénomène qu'a bien décrit Bernard Stiegler.

Pour cela, je dis que l'IA n'est pas qu'un simple outil, elle est aussi un concurrent et faux-ami.

Mais tout dépend aussi du type de travail graphique que vous faites...

L’art n’est pas la communication

Il existe une distinction importante entre un contenu artistique et un contenu dont la fonction principale est d'informer, convaincre, vendre ou divertir.

Un contenu non artistique est généralement évalué par son efficacité. Un article de presse est jugé sur la qualité de l'information qu'il transmet. Une notice sur sa clarté. Une publicité sur sa capacité à influencer un comportement.

Tandis que l'intérêt d'une œuvre artistique réside dans la démarche qui l'a produite, un contenu utilitaire vaut principalement pour ce qu'il transmet.

En fait, malgré les risques dont j'ai parlé avant, l'IA est un outil "parfait" pour celles et ceux dont le métier est de communiquer et ce, au moins, pour deux raisons :

  • l'IA ne produit pas un résultat trop personnel. Quand elle communique, une marque veut que l'on se rappelle uniquement de son message. Une image impersonnelle (qui ne cannibalise pas la marque) est préférable à une image signée par son auteur parce que l'image doit juste servir de vecteur à son message, elle a pour but de faire consommer et pas de faire parler de son auteur.

  • l'IA sait - par son entraînement, son algorythme - mieux que la plupart des êtres humains ce qui est susceptible de faire consommer.

À l'opposé, parce qu'ils incarnent ceux qui les créent, l'histoire, la sensibilité de ceux qui les créent, les contenus artistiques sont susceptibles de posséder un style, pas seulement le style d'une école ou d'une culture mais également le style unique de celle ou de celui qui les a faites.

Or une IA n'est pas capable de faire cela, elle ne sait pas créer un style, elle peut seulement régénérer ce qu'elle a vu, copier, synthétiser, recombiner un type d'images auquel un style déjà est rattaché.

L'esthétique du formatage

Parce qu'elles ne savent pas être personnelles, les images créées à l'aide d'IA se reconnaissent souvent aux caractéristiques suivantes :

  • leur perfection graphique. Ce sont des images sans erreurs, techniquement parfaites, lisses, sans repentir.

  • leur formatage. L’absence d’originalité de ces visuels vient justement du fait qu'elles imitent d'autres images (avec leur style), ce qui peut aller jusqu’à l’imitation de leurs défauts et leur donner un côté vrai, ce qui bien sûr compliquera leur reconnaissance.


C’est en raison de ce formatage qu'il est ardu de demander quelque chose d’un peu original ou de décalé à une IA, comme par exemple lui demander de créer une perspective sans point de fuite, ou inversée, ou de modéliser un personnage avec des traits non symétriques ou presqu'abstraits. Bien sûr, ces questions là sont tout d'abord technique - et la technique progressera - mais le formatage fait partie intégrante du fonctionnement de ces modèles : ils sont conçus pour générer de la moyenne.

D’où la tendance toujours de ces modèles à produire quelque chose de consensuel.

Qu'est-ce-que le style ?

Si ces images générées par algorithme n’ont pas de style propre, sont consensuelles, sans profondeur, c’est pour une raison simple et fondamentale : le style est quelque chose de profondément humain.

  • sur le plan cognitif, le style est subjectif, l’artiste se représente le monde avec ses propres filtres, ses attentes, ses préjugés (1)

  • selon Meyer Schapiro (2), même si un individu est influencé par les conditions économiques et sociales de son époque, il conserve, à travers son style, une sphère vitale de liberté individuelle, de spontanéité et de fantaisie

  • le style n'est pas qu'une esthétique de surface, c'est l'incarnation d'une intention et d'une pensée philosophique propre à l'individu dans un contexte donné (3)

  • le style est quelque chose qui évolue avec l’artiste, il évolue en permanence avec la sensibilité et l’expérience de la personne

  • le style est inconscient : quand il applique son style l'artiste n'a pas conscience de le faire, c'est dans l'inconscient des gestes, par la répétition et le travail que naît un style.


Le style est finalement une anomalie profondément humaine, la trace vivante et organique du labeur corporel, faite de maladresses et de luttes, qui échappe à la perfection stérile du calcul algorithmique.

L'intelligence artificielle nous force aujourd'hui à redéfinir notre rôle.

En tant qu'outil de communication, elle est un partenaire capable d'inventer, d'accélérer et de produire de bons visuels qui captent l'attention.

Mais il ne faut pas s'y tromper : la perfection générée par l'algorithme est formatée, elle ne produit jamais que quelque chose de consensuel, d'impersonnel.

De plus, l'IA n'est pas un outil neutre qui se contente de faire seulement ce qu'on lui demande.

L'utiliser comporte des risques (perte de revenus et de droit d'auteur) mais également un risque plus insidieux : la perte d'une partie du savoir-faire de celui qui crée.

Conclusion

(1) Art and Illusion - Ernst Gombrich
(2) Style - Meyer Schapiro
(3) The Transfiguration of the Commonplace - Arthur Danto

© 2026 Pascal Michelet