Créer ou ne pas créer avec l’IA : les histoires de Franz le Chat

Résumé : L’art se nourrit de la technique pour évoluer | L’IA pour explorer et pour gagner du temps | Les aperçus créés pour Franz le chat | L'IA permet de faire du storyboard à haut niveau, l'on voit ses scènes avant de les dessiner.

Pascal Michelet | Date : 27/05/26

Bien que ChatGPT et les grands modèles de langage soient souvent perçus comme des outils révolutionnaires, ils ont leur propres limites et il est nécessaire d'avoir toujours en tête les risques que ces technologies nous font courir tant au niveau individuel que collectif.

ChatGPT peut vous donner une impression trompeuse de créativité. Mais comme l’IA ne pense pas, ne saisit pas la complexité de l'expérience humaine, ni l’intention derrière une œuvre, son intérêt pour un artiste est discutable.

Afin de me faire mon propre avis, depuis plusieurs mois je fais des tests.

Je me demande tout simplement si cette technologie peut être utile à un auteur de BD, si oui pour quelle tâches, avec quels avantages et quelles limites?

L’art se nourrit de la technique pour évoluer.

Il y a quelques années, lorsque j'ai découvert sur internet que David Hockney réalisait des oeuvres avec l'iPad, moi qui adore la peinture depuis toujours cela m'a choqué. Plus tard, dans le contexte d'un musée - contexte aussi qui favorise, comme on le sait, la perception d'une oeuvre d'art en tant que telle - j’ai cependant regardé ces œuvres avec admiration... Le fait qu'un artiste s'intéresse aux outils de son époque ne veut pas dire qu'il fuit son art.

Après avoir utilisé moi même ces technologies pendant près de deux ans, en toute indépendance, sans être rémunéré par qui que ce soit, entraîné comme je l'étais d'abord par ma curiosité mais me demandant aussi, précisément, si cette technologie pouvait m’aider dans l’écriture et la réalisation de mes bandes dessinées, j'ai décidé de réaliser les planches finales de ma mini-série BD Les Histoires de Franz le Chat avec l'IA.

Je vous partage cette expérience et les leçons que j'en ai tiré dans cet article.

L’IA pour explorer et pour gagner du temps

Voici mes notes un peu à l'état brut mais cela me permet aussi d'aller à l'essentiel.

Dans le contexte de la BD, l'IA m'a tout d'abord séduit pour l'intérêt qu'elle peut avoir dans ces domaines :

  • la recherche de matériaux de base en amont : recherches graphiques, recherches documentaires, organisation, création d'atmosphères ou de décors, etc.

  • la création de fiches de personnages (ou character design) d'après une description textuelle ou des dessins réalisés à la main (c'est cette dernière technique que j'ai utilisé) : un gain de temps très important

  • la création rapide des aperçus, un processus dont j'ai parlé dans l'impact de l'IA sur le processus créatif en BD

  • la recherche d'une alternative aux logiciels de dessins traditionnels de type Adobe

L'IA permet de faire du storyboard à haut niveau : l'on voit ses scènes avant de les dessiner

L'IA me proposait des solutions comme celles dont j'ai parlé mais elle risquait aussi de m'entraîner dans quelque chose d'impersonnel, je devais donc peser le pour et le contre, et prendre conscience de ces questions:

  • Quand on dessine avec l'IA c'est elle qui dessine, ce n'est pas nous.

  • Au niveau cognitif nous avons tous une tendance à la paresse. Si la technologie permet d'avoir un résultat plus facilement, pourquoi ne pas l'utiliser ? Surtout si le travail est difficile. La BD-IA, à terme, ne va-t-elle pas remplacer les vrais BD ?

  • Le "style" graphique de l’IA, son esthétique formatée a quelque chose de vide

C'est en faisant cette expérience, en travaillant avec l'IA que, justement, je commençai à obtenir quelques réponses :

  • l'envie de dessiner quand elle existe est de nature existentielle, un artiste croit intimement en ce qu'il fait, s'il ne croit pas que ce qu'il fait est essentiel, s'il craint d'être remplacé dans la vision unique qu'il porte en lui alors il a tout intérêt à exercer un autre métier

  • des dessins générés avec l'IA ou une BD conçue avec l'IA ne permettent pas d'être reconnu en tant qu'auteur (pour le moment en tous les cas...)

  • le travail d'une machine peut accélérer, faciliter. Mais la machine n'est qu'un outil et tout dépend de la façon dont on s'en sert

  • si l'on se sert de l'IA pour générer un aperçu du résultat final - et non le résultat final - alors cet aperçu peut être utile à trois niveaux :

    • il permet de voir si au niveau de la structure de son récit l'on peut améliorer les choses

    • il permet de tester toutes sortes d'idées graphiques, le contenu des cases, les séquences, les angles de vue, le type de plan, de voir les textes dans leur contexte, etc.

    • il peut faciliter des dessins qui sont complexes à réaliser, des choix de décors, de perspectives, de mise en scène

Pour ces raisons, je vois surtout un intérêt à utiliser l’IA en tant qu'outil de storyboard. Un storyboard n'est pas un résultat final, il permet de projeter un scénario, un script, sous forme d'images, ce qui permet de mieux se rendre compte si le storytelling visuel qu'on a prévu fonctionne ou pas.

Les aperçus créés pour Franz le Chat

Je crois que c'est lié au temps, je n'ai jamais eu beaucoup de temps pour faire de la BD, on ne m'a jamais payé pour cela et je n'ai pas les moyens de vivre sans être payé. Toujours est-il que le format strip, une page ou quelques cases, me convient bien. J'aime raconter en quelques cases et sous une forme dessinée certaines histoires que j'ai en tête.

J'avais écrit un roman graphique avec des scènes courtes. L'histoire mettait en scène un détective inspiré de l'univers de Bukowski qui enquêtait sur des disparitions de chiens. Le détective faisait équipe avec un chat méchant. Je décidais d'en faire des histoires courtes, des strips. Comme ce format pose des défis en terme de narration, l'histoire s'est simplifiée petit à petit et j'ai fini par écarter l'idée d'un détective. Au bout du compte, Les histoires de Franz le Chat sont simplement de courtes scènes comiques mettant en scène un personnage ordinaire (Franck) avec son chat (Franz).

Au lieu du processus traditionnel que j’utilise d’habitude et dans lequel aucun ordinateur n’est embarqué, j’ai décidé pour cette mini-série d'utiliser l’IA afin de créer les aperçus des planches.

Pour générer cette BD-IA, je me suis servi à cette époque (Mars-Avril 2026) de trois modèles : GPT-4.1, GPT-Images-1 et Gemini 3 Pro Image.

Dans cette mini-série, l'IA respecte le script et les roughs que j'ai fourni mais Gemini 3 Pro Images ne parvient pas à adhérer aux personnages que j'ai dessiné. En d'autres mots, l'IA m'impose des personnages qui ne ressemblent que vaguement à ceux auxquels j'avais pensé.

Concrètement, dans ce processus, je me suis servi de l'IA afin de créer :

  • les fiches de personnages (character design) en partant de dessins que j'avais réalisé

  • les planches dessinées elles-mêmes, basées sur une description textuelle (prompt) détaillant les points suivant : décors, action, expression, style recherché, dialogues, onomatopées, etc. Cette description était accompagnée d’un rough (dessin en fil de fer) et d'étiquettes afin de guider le modèle.

La réalisation de ces planches m'a permis d'évaluer la fiabilité de ces modèles selon ces quatre critères:

  • cohésion des personnages et respect du character design dans toutes les pages (principe d'adhérence)

  • application d’un style donné

  • fidélité à une description textuelle (l'adhérence de la génération d'image à un prompt)

  • fidélité au rough fourni

Sur les trois derniers points, les résultats étaient satisfaisant. Les modèles étaient généralement capables de respecter la structure des scènes, la narration et mise en scène.

C'est au niveau de l'adhérence des fiches de personnages à mes propres dessins que j'ai rencontré le plus de problèmes : le nom respect de mes propres dessins m'a donc amené à accepter un résultat final qui s'éloigne trop du type de dessin que je prévoyais. C'est le problème général avec l'IA : son entraînement fait qu'elle produit de la moyenne, des choses moyennes. Ce qui pose vraiment problème en art parce que l'art sert à exprimer des singularités. Dans le cadre de cette expérience, sur le plan technique, c'est le problème numéro que j'ai rencontré.

Après cette expérience, j'ai décidé de m'accorder un temps de réflexion et de me demander vraiment pourquoi je l'utilisais.

Conclusion

L'IA pose des questions éthiques, d'environnement, de santé publique, de droit, d'écologie, etc.

Il faut agir avec sa conscience et se poser les bonnes questions avant de se lancer dans cette technologie : Est-ce-qu'elle va me faire gagner du temps ? Qu'est-ce-qu'elle peut faire que moi je ne sais pas faire ou qui me prend trop de temps ? Pour quelles tâches en ai-je vraiment besoin ? Si je l'utilise pour dessiner est-ce-que je ne risque pas de perdre un savoir-faire, mon appétence pour le dessin ? Est-ce-que ses capacités de raisonnement profond peuvent avoir un impact sur ma propre imagination ?

Parce que ces questions me semblent essentielles, j'ai rédigé de bonnes pratiques et propose des ateliers.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le contenu de ces ateliers, n'hésitez pas à visiter mon autre site : genercomics.fr

Les aperçus de ma mini série BD "Les histoires de Franz le Chat"
Les aperçus de ma mini série BD "Les histoires de Franz le Chat"

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