Faire de la BD à l’heure de l’IA : choisir (ou pas) de conserver une approche traditionnelle

Résumé : Créer une BD avec l’approche traditionnelle | Tester ses planches grâce à l’IA | Le processus créatif inversé | Trouver un équilibre entre gain de temps, créativité et préservation d’un savoir-faire

Pascal Michelet | Date : 27/05/26

Créer une bande dessinée demande du temps, de l’endurance et une certaine capacité à accepter l’échec. Entre le scénario, le découpage, les recherches graphiques, les esquisses et l’encrage, une planche peut représenter des jours — parfois des semaines — de travail. Et malgré cela, il arrive qu’elle finisse à la poubelle.

Comme beaucoup d’auteurs, je pourrais m’appuyer davantage sur les outils numériques. J’ai passé près d’un quart de siècle dans le design : je connais bien les logiciels, les workflows, les méthodes d’itération. Pourtant, dans la bande dessinée, j’ai longtemps résisté à cette approche.

D’abord parce que les auteurs qui m’ont donné envie de dessiner (Hergé, Crumb, Tardi, Reiser, Burns, Botes... ) travaillent de façon traditionnelle. Ensuite parce que j’ai un attachement physique à la matière : le papier, l’encre, la plume, les accidents du trait. Enfin parce que le dessin est rattaché à une histoire immense, vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années, dans laquelle chaque dessinateur vient prendre place à son tour.

Mais cette fidélité au dessin traditionnel a aussi un coût. Pendant plus de dix ans, j’ai recommencé des pages entières après y avoir consacré énormément de temps. À force, une question finit forcément par apparaître : pourquoi continuer ainsi ? Pourquoi persister dans une méthode si lente, si fragile, surtout lorsqu’on publie peu ou pas encore ?

Je comprends parfaitement ceux qui travaillent sur ordinateur. Et c’est précisément pour cette raison que j’ai commencé à chercher un compromis.

L'approche traditionnelle

Quand on veut créer une BD sans passer par le numérique, la création d'une BD ressemble (pour moi) à un chemin de croix parce qu'elle prend beaucoup, beaucoup de temps.

  1. écriture du scénario

  2. recherches graphiques

  3. découpage des planches

  4. esquisses

  5. dessin élaboré au crayon

  6. encrage

La difficulté la plus importante, à mon niveau, a toujours été de faire fonctionner ensemble le texte et l’image. Parce qu’une scène qui paraît juste dans un script peut être lourde, confuse ou plate quand elle est dessinée. Entre l’écriture du scénario et les premières esquisses, j’ai toujours rencontré de grandes difficultés.

J’ai donc voulu expérimenter avec l’IA pour voir si elle pouvait m’aider dans ma façon de travailler...

Créer un aperçu du résultat final grâce à l’IA

Ce qui m’intéresse avec les outils d’IA qui intègrent un moteur de raisonnement n’a rien de magique.

Ils me permettent de projeter, un peu à la manière d’une esquisse, un résultat.

J’utilise ces outils pour générer des aperçus à partir :

  • d’une description textuelle

  • d’une description, accompagnée d’images de référence

  • d’une description, accompagnée d’images de référence et d’une esquisse


Pour moi, cette projection du résultat final change plusieurs choses :

  • le style final est projeté avec le résultat ce qui permet de juger du fond comme de la forme

  • le résultat se lit comme une vraie planche

  • modifier un texte, changer les cases et même revoir la mise en page sont possibles sans y passer toute une journée (c'est à peu près le temps que prend à un professionnel l'exécution de toute une planche de BD sans passer par le numérique)


Enfin — mais tout dépend de la façon de travailler de chacun — cela me permet de ne pas foncer tête baissée vers un dessin final trop tôt. Je peux laisser de côté, revenir dessus plus tard, alors qu'une esquisse me donne tout de suite envie de la dessiner. Mais l'on verra aussi plus tard que ces projections peuvent poser problème.

Cette méthode me rappelle celle des tests utilisateurs que j’utilisais autrefois en UX : créer un prototype pour comprendre plus vite ce qui marche et ce qui ne marche pas.

Cet aperçu n’est pas l’œuvre finale, c’est un “brouillon”. On est encore au stade de l’idée et pas du résultat final.

Le processus créatif inversé

L’IA vous aide à projeter, rapidement, un aperçu du résultat final.

C'est du prototypage. Les prototypes sont utilisés dans des contextes professionnels divers et variés : science, éducation (1), art (2), créations de films, musiques (3), etc.

Appliqué à la BD (ou tel que je l'ai appliqué parce qu'il peut y avoir aussi d'autres approches), le processus créatif inversé (4) rabat les cartes au niveau 4 de l'approche traditionnelle (ou niveau 1 dans du précédent schéma). Parce qu'ici l'esquisse reste nécessaire mais perd un peu de sa fonction. L'esquisse me permettait déjà d'avoir un aperçu du résultat final mais, dans le processus inversé, ce rôle revient maintenant au prototype.

Les étapes de ce processus :

  1. écriture du scénario

  2. recherches graphiques

  3. découpage des planches (vision globale de la planche, de sa mise en page, du nombre de cases)

  4. aperçu du résultat final grâce à l’IA

  5. dessin élaboré au crayon

  6. encrage

Avec l'approche traditionnelle, lorsque la planche est encrée, des corrections profondes conduisent à.... refaire entièrement la planche !

Dans un processus créatif inversé, l'IA est utilisée pour générer et ajuster rapidement des aperçus visuels, ce qui permet de tester les idées en amont.

Mais le rapport à la création n’est plus le même...

Je pense qu’il faut expérimenter longtemps avant de trouver la bonne distance avec ces outils.

La création de ces aperçus, qui nécessite un peu de prompt engineering, et donc d'apprendre à bien dompter cette techno, comporte aussi un risque. Elle bouleverse notre rapport à la question du faire et a tendance à nous faire croire à la magie : ainsi, créer, puisque maintenant il y a l'IA, serait devenu moins compliqué ?

J’ai décidé de dédier un second article à ce sujet : créer ou ne pas créer avec l’IA : l'expérience de Franz le chat.

Je ne cherche ni à rejeter l’IA, ni à lui abandonner entièrement le processus créatif. J’essaie plutôt de comprendre comment l’utiliser sans perdre ce qui me donne envie de dessiner depuis le début.

Au fond pour moi, la question n’est pas seulement technique, elle est existentielle : comment continuer à faire une œuvre personnelle dans un monde où les images peuvent désormais être produites à l’aide d’un clic ?


(1) The AI-Powered Flipped Classroom: Turning Homework into Deep Learning
(2)
https://poptronics.fr/Ah-ca-IA-ca-IA-ca-IA
(3)
These tools should not replace the artist, but support a workflow where human intent, taste and creativity remain at the core”: Roland unveils generative AI tool, Melody Flip
(4)
UX Roundup: Year of the Horse | Creative Workflow | AI Coding | Usability Scaling | Was I Right or Wrong? | 30,000 Citations | Winning AI Video

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